





Nous sommes des boules en Raku, chacune de nous est unique.
Issu d'un art ancien dont les règles ont été définies une fois pour toutes, et sont rigoureusement
observées depuis des siècles: la cérémonie du thé au Japon, le raku est un art qui tout au contraire dépend beaucoup du hasard, puisque pour celles d'entre nous qui n'avons pas été cassées
pendant les cuissons et autres immersions, notre apparence définitive dépend finalement de notre passage dans un contenant rempli de copeaux de bois, et de la façon dont nous allons sympathiser
avec eux.
Contrairement aux autres artistes qui peaufinent leurs ouvrages et les guident vers l'aboutissement
qu'ils ont choisi, le sculpteur qui pratique l'art du raku, fait toujours un pari en commençant une oeuvre.
Même si au départ, le céramiste a décidé de la forme de l'objet, et de la couleur de l'émail qui sera
appliqué, c'est le matériau utilisé qui de toute sa vitalité se craquelera lors de l'enfumage et du coup, modifiera l'uniformité de la couleur choisie par l'artiste.
Cet art est à mon sens celui qui se rapproche le plus de l'enfantement, car il laisse toute latitude
à la matière pour évoluer.
Avec l'humilité et l'éblouissement d'une mère devant son enfant juste né, qui remarque le pli dans la
main, la longueur des cils, caresse le petit pied lisse, l'artiste découvrira APRES le travail, la forme des craquelures, les ombres sur l'émail, et en passant son doigt sur l'objet, sentira
des nervures qui n'étaient pas prévues, mais qui n'auraient pas pu ne pas être.
C'est juste à cet instant là, qu'elle sera pleinement heureuse de découvrir ce qu'elle a créé.
C'est pour cela que nous nous appelons RAKU, ce qui veut dire:
LE BONHEUR DANS LE HASARD

Elle est à peine adolescente, et c'est d'un pas leste qu'elle s'apprête à tourner le coin d'une rue allègrement parcourue.
L'air, sa foulée, la journée elle-même, sont légers, comme il le sont souvent pendant la jeunesse...
Juste comme elle aborde la rue transversale, elle s'aperçoit qu'elle doit passer tout près de deux femmes qui discutent. L'une
d'elles tient le guidon d'une bicyclette de ses deux mains, elle est penchée vers son interlocutrice.
Elle les frôle au moment où la femme au vélo dit à l'autre: "tu sais, des fois, je constate que mes souvenirs, et bien, ils ont
trente ans, quarante ans... et ça me fait drôle..."
Elle est toujours légère, pourtant, sans le savoir, elle vient de recueillir une de ces phrases qui vont lui revenir tout au long de
sa vie. Pour l'instant, elle se dit vaguement que pour avoir des souvenirs de cet âge, cette femme doit sûrement être très très vieille, mais elle ne se retourne même pas pour la
regarder...
Les années ont passé, épisodiquement, elle repensait au vélo et aux deux mains accrochées à son guidon, pendant qu'elle
réfléchissait à cette phrase, en évaluant le risque de se retrouver dans la même situation. Au début, très dubitativement, ensuite, comme une possibilité, puis, comme une échéance
inéluctable.
Hier, un évènement de son enfance lui est revenu en mémoire, et après un rapide calcul, elle a réalisé que ce souvenir a quarante
ans....
Sans jamais avoir vu le visage de cette femme, elle l'a rejointe....
Photo de Domi
Du haut de la colline, je contemple le vallon déjà plongé dans la nuit.
Au creux de ce vallon, la maison, autour de la maison, de la lumière.
Je n'ai jamais pu voir aussi loin sur une avenue même rectiligne, et bordée de
réverbères sur toute sa longueur....Peut-être est ce parce que je ne la regardais qu'avec mes yeux...
Aucun éclairage moderne, si performant soit-il ne peut émettre cet appel
silencieux vers une intimité paisible.
Dans cette aura d'or fondu, née d'heures de tendresse, de partages, de
complicité, la maison est à cet instant une entité à part qui défie l'obscurité.
Posée au coeur d'un espace dont elle est devenue la pierre angulaire, elle féconde, et fait éclore en continu chaleur et bien-être qui à leur tour l'enveloppent et l'éclairent.
Elle semble enflammée, et pourtant de ce foyer d'énergies, ne vient pas un
déferlement donnant envie de fuir, mais plutôt une invite à la rejoindre, à s'y poser, à s'abandonner.
La demeure rayonne de tout ce qui l'habite et la nourrit et grâce à cela, elle
est devenue le centre du vallon, l'oeil de la nuit, la matrice rassurante, le signal bienveillant.
Du haut de la colline couverte de nuit, je contemple un soleil.