





Je suis né dans un superbe arsenal, mes parents avaient les moyens, ce qui fait que j'ai eu droit aux plus belles couleurs, au meilleur vernis marin,
à un magnifique pavillon et également à un baptême dont je me souviens encore. Ils avaient demandé à une actrice célèbre d'être ma marraine, et elle m'a arrosé de champagne.
Tout le gratin était là, quelle fête!
Ensuite, je suis entré dans la vie active. j'ai navigué par tous les temps,
transporté les cargaisons, essuyé des grains et reçu les colères de l'océan de plein fouet.
J'aimais mon métier, alors, je n'allais pas me plaindre.
Parfois, à certains endroits je me sentais des démangeaisons, là où le vernis commençait à s'écailler.
J'avais mauvaise haleine aussi aux emplacements où le bois imprégné avait finit par pourrir, et mon bastingage n'avait plus ses couleurs vives...je me sentais devenir chauve....
Mais je voguais et pour moi, c'était le plus important.
Je me suis trop négligé.
Peu à peu, je me suis aperçu que les marins en montant à mon bord me
regardaient à peine, et que ceux qui me voyaient depuis le quai souriaient d'un air apitoyé quand ce n'était pas inquiet.
Un beau jour, je me demande bien pourquoi, j'ai eu droit à une visite
médicale, et j'ai entendu les experts dire à mon capitaine que j'étais incurable, avec des expressions comme inopérable et stade terminal.
Mais à moi, ils n'ont rien dit, on m'a simplement amené là, vidé de tout ce
que je transportais depuis si longtemps, et tous sont partis.
Ils ont dû aller chercher de quoi m'aider, après les services que je leur ai rendus, ils vont revenir...
Je me disais aussi
qu'elle était anormalement active ce matin!
Pour être plus précis, je dirai que pendant qu'elle s'activait, elle était inhabituellement attentive envers moi.
Je me sentais surveillé.
Même pendant ma pause pipi.....
Et pourtant, elle en a l'habitude, puisque je vais tous les matins à la même heure lever la patte au pied du même buisson.
Et bien, aujourd'hui, alors que soulagé j'étais en train de m'ébrouer, je l'ai vue, sur le pas de la porte en train d'épier mes moindres faits et gestes, comme si elle avait peur que je me
dérobe à une activité que nous avions prévu de réaliser ensemble.
Dans un sens, c'était agréable cette attention affectueuse à mon égard, et du coup, je me suis mis à la suivre dans chaque pièce
pour lui prouver que c'était réciproque.
Nous étions dans la salle de bains, lorsque brusquement, j'ai réalisé que bien alignés près de la baignoire il y avait une
concentration d'objets dont je connais trop bien le rôle: une bouteille de shampooing anti puces, MON drap de bain, le peigne à grosses dents et le
sèche-cheveux.
Au moment précis où je réalisais, elle a du voir que j'avais compris car elle a tenté mais vainement de fermer la porte pour me piéger...
J'ai réussi à m'esquiver.
Depuis..., je cours...
-«Ce n’est pas parce que c’est moi qui cuisine, que je dois rester
tout seul dans mon coin.
Viens.
Non, éloigne toi.
Si tu es trop près, je ne peux plus me concentrer.»
-«Bon, je vais lire.»
-«Non, va plutôt me chercher des herbes pour décorer.
Tu n’as qu’à arranger ce plat pendant que je surveille la cuisson.»
-«Si c’est moi qui arrange ce plat, enlève tes mains du plat, enfin…des miennes…
Non, laisse les.
Laisse aussi ton bras contre le mien.
Et ta joue contre la mienne.
Laisse nos corps se rapprocher…»
-«Ca ne sent pas le brûlé?»
Nous sommes prêts,
bien alignés au soleil .
Tous pareils, puisque ça y est, ceux dont nous allons contribuer à entretenir la dernière demeure ne pourront désormais plus
prétendre à un traitement différent.
Nous sommes verts, couleur d'immortalité et d'alternance, comme celle des bourgeons, mais aussi comme celle des moisissures.
Couleur de l'espoir également pour certains... espoir que peut-être,...après...
Notre forme est simple, ramenée à l'essentiel, comme le sont ces deux étapes de la vie à l'enchaînement aussi dérisoirement absurde
qu'inéluctable, la naissance et la mort.
Au long des années, nous passerons de mains en mains, c'est la seule permanence..Et nous serons parfois amenés vers l'enclos de
certains qui nous avaient utilisés..
Des mains de larmes vont nous saisir, des mains de résignation vont nous remplir, des mains de colère et ou d'abandon vont nous
transporter...
Nous ne serons jamais manipulés par des mains de reconnaissance ou de bonheur.
Mais nous, nous allons durer..